Mécanos ou chômeurs, garçons ou filles, ils étouffent dans une société inégalitaire où ceux qui leur parlent de renaissance africaine vivent comme des Occidentaux. Reportage.
Dakar (Sénégal), envoyé spécial.
Babacar sort la tête du moteur de la voiture et s’essuie les mains avec un chiffon dans un état tel qu’on se demande s’il peut encore détacher le cambouis des mains du jeune homme. Par terre, des centaines de pièces de voitures. Une accumulation digne du plasticien Arman. Les arbres à came s’entassent, les pots d’échappement s’entrelacent et les moteurs sont à la ramasse. C’est un drôle de garage en vérité. Nous sommes à la Patte d’oie, un quartier de Grand Yoff, commune inscrite dans le Grand Dakar. C’est un atelier de mécanique comme il en existe bon nombre dans la ville, aménagé entre deux cahutes commerciales et un chemin de terre. Un atelier sauvage où les gains sont partagés selon une savante hiérarchie, qui permet à Babacar et à ses copains Amadou, Ibou, Ibrahima, Samba et d’autres, d’acquérir une formation sur le tas, de pouvoir vivre sans mendier et rentrer chez eux le soir en ramenant plus souvent qu’à l’habitude quelques subsides qu’ils donneront à leur mère pour « faire bouillir la marmite ». Une occupation illégale. L’administration municipale a essayé de les déloger à huit reprises mais Ibrahima Guèye, adjoint au maire, membre du Parti de l’indépendance et du travail (PIT), s’y est opposé avec succès. C’est aussi pour ce type d’action que Guèye est surnommé « notre maire de cœur » par la population de ces quartiers.
« On était tous à l’école, au début », certifie Babacar. « Mais pour étudier, il faut les moyens. » Après un silence, il ajoute : « De toute façon, étudier au Sénégal, ça n’a pas de sens puisqu’il n’y a pas de travail. » Il vient de Pikine, une banlieue de la capitale sénégalaise. Après le CM2 il a arrêté ses études parce que son père, à la retraite, ne pouvait plus payer. Histoire tristement banale qui se répète. Ici, le plus jeune a douze ans, c’est Mansour. Il a la timidité de son âge. Il a quitté l’école après le CM1. « Mon père a dit que ça suffisait et qu’il fallait que j’apprenne un métier. » Ce qu’il fait visiblement avec passion, mettant ses petites mains et son corps menu au service de tous, en allant chercher au plus profond des moteurs les indispensables pièces souvent inaccessibles quand on n’a pas les outils adéquats. « Ici, c’est tellement dur », soupire Ousman le soudeur, vingt-trois ans. « Quand on prend un petit-déjeuner, on n’est pas sûr de manger à midi et le soir. Souvent, on se réveille à 3 heures du matin avec une grosse faim. On fait des efforts physiques et on ne mange pas. Pourtant, il y a de l’argent qui entre dans le pays, des milliards (de francs CFA – NDLR) et on ne les voit pas. Le gouvernement mange tout. On est très fatigué. »
Ils sont à l’image de cette jeunesse sénégalaise sans autre horizon que celui qu’ils cherchent parfois au bout de la mer, au bout de la mort. « Moi, quand on me parle de l’indépendance du pays, je pense à la colonisation », explique Ibou, vingt ans. « La France a colonisé le Sénégal mais nous, on n’a pas le droit devenir en France. La France a pillé nos richesses et maintenant elle refuse de partager les siennes. » Il secoue la tête. « Sarkozy c’est le symbole de l’exclusion des immigrés. C’est un sadique. »
« Le calvaire actuel que vivent les Sénégalais n’est ni fortuit ni conjoncturel, encore moins consécutif à la crise énergétique, alimentaire et financière mondiale », explique Maguette Thiam, numéro 2 du PIT. « C’est, en fait, le produit des tendances lourdes de la politique économique et sociale du chef de l’État, Abdoulaye Wade, devenue manifeste depuis 2004, avec ce qu’on a appelé le “ scandale des Chantiers de Thiés ” (détournement d’argent – NDLR), le bradage des Industries chimiques du Sénégal (ICS), les difficultés occasionnées aux grandes entreprises privées sénégalaises, les mauvais choix en matière de politique énergétique dramatiquement illustrés par la Senelec (la Société nationale d’électricité est incapable de fournir l’énergie nécessaire à la population qui s’est récemment révoltée, détruisant les bureaux de la société dans certains quartiers de Dakar – NDLR). C’est une politique, faite de bradage du patrimoine national, de gaspillage des ressources publiques, de l’enrichissement de personnes gravitant autour du pouvoir et de train de vie dispendieux et insultant des gouvernants. » Chaque année, plus de 100 000 nouveaux demandeurs d’emploi arrivent sur le marché. L’exode rural est massif. L’économie informelle se développe. C’est le règne des « tangana », littéralement « c’est chaud », qui désigne les petites échoppes de restauration que l’on trouve dans les rues. Sans parler de ce qu’on appelle ici « l’économie de Hong Kong », ces jeunes vendeurs, souvent postés sur les Allées du centenaire, qui proposent des produits fabriqués en Chine.
« C’est une vie de galère. On essaie de se construire un rêve. » Voilà comment Sadibou Niang, trente-huit ans, juge son existence. Lui et sa famille s’entassent à près d’une quinzaine dans une bicoque du quartier Arafat de Grand Yoff. Courage et débrouillardise sont les deux mots qui pourraient être accrochés au fronton de la maison. « Chacun y va de son petit boulot », comme il dit joliment. Lui est artiste-décorateur, il peint des banderoles pour les cérémonies, les manifestations ou les commerces. Une de ses sœurs est la reine des beignets à la noix de coco, qu’elle vend dans les rues. Sadibou a écrit une chanson, composé une musique et réalisé son propre clip ! Elle s’intitule Sa ndaré, c’est à dire « le dernier de la classe ». Une façon de parler de la société sénégalaise. « Les riches mettent leurs enfants dans des écoles privés, mais pour nous, les pauvres, ce n’est pas possible », dit-il. Résonne comme en écho les propos du président sénégalais, Abdoulaye Wade, sur les ondes de RFI, le 19 avril, à l’occasion des dix ans de son accession au pouvoir. « Moi je n’ai pas échoué, voilà, je ne vois pas de jours où j’ai échoué. Franchement, j’aimerais bien que vous me citiez un domaine (…). Un échec ? Je ne vois pas (…). Mon principal succès, c’est vraiment d’avoir réussi à faire accepter par les Sénégalais d’investir 40 % du budget dans l’éducation. » Langue de bois ou aveuglement ? « Tout dépend de quel Sénégalais il parle », lâche Sadibou. « Eux, les riches, parlent de Renaissance africaine, mais leurs femmes accouchent à l’étranger, ils portent des vêtements occidentaux et passent leurs vacances en Europe. »
Sa sœur, Maïmouna Ndeye, vingt-cinq ans, ne perd pas son sourire bien que son histoire ne soit pas vraiment des plus drôles. Infographe de formation, actuellement au chômage, elle raconte ces « patrons qui veulent qu’on couche avec eux, alors il faut changer de boulot ». Elle parle de « ces facteurs dégradants pour une fille de basse classe » qui accroissent les difficultés à se faire respecter. « Mais moi, dans ma famille, j’ai appris à rester digne, à avoir un certain cran pour défendre ma propre personne et mes idées », lance-t-elle. « Dans une situation comme la nôtre, de toute façon, tu es obligée d’avoir 100 métiers à la fois. Comme ça tu fonces, sinon tu es une charge pour la famille. » Comme beaucoup de jeunes, Maïmouna a une obsession : partir. « Je sais qu’il y a du chômage en Europe », avoue-t-elle, « mais on a besoin d’espérer. Ceux qui partent en pirogue, je les comprends. Ils n’ont pas de quoi acheter du pain à leurs enfants. À la limite, ils pourraient se tirer une balle dans la tête. »
Pierre Barbancey
Mbokki taalibe yi (chers condisciples), l’heure est grave. Nos marabouts sont de plus en plus désacralisés. Des égarés croient qu’ils peuvent se passer d’eux tout en restant musulmans. Ils veulent se suffire de Dieu, du Prophète (Psl) et de leurs recommandations, programmant ainsi la fin de nos dynasties confrériques. Ils vont jusqu’à penser que nos marabouts sont des citoyens comme nous, alors que nos grands-pères, comparés aux leurs, n’étaient que de petits types, pour ne pas dire de viles créatures.
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